Café Démocratique (2e Édition) : Les partis politiques face au défi de la culture démocratique en interne
Abidjan, Cocody. Ce 17 juillet 2026, les locaux du Centre de Recherche et d’Action pour la Paix (CERAP) ont abrité la deuxième édition du « Café Démocratique ». Coorganisé avec la Fondation de l’Innovation pour la Démocratie (FID), cet espace de débat public s’est penché sur une problématique cruciale et d’une brûlante actualité : « La culture démocratique au sein des partis politiques : et si on en parlait ? ».

Modérée par Débora Tébily, chargée des relations publiques, cette conférence-débat a réuni deux figures intellectuelles de premier plan : le Pr Simplice Dion, Professeur titulaire en philosophie et analyste politique et Me Kaudjhis Offoumou, Avocate à la Cour et experte en justice internationale.
Des partenariats porteurs d’espoir pour le débat civilisé
En ouverture, Guy Franck Dely, Chargé de programme à la FID, s’est félicité de l’aboutissement de plusieurs mois de travaux préparatoires collectifs visant à faire vivre le débat public.
À sa suite, le Directeur Général du CERAP, le Pr Arsène Brice Bado, a rappelé la mission historique de son institution : promouvoir le dialogue, la paix et le développement d’une citoyenneté responsable.
« Parler de la culture démocratique, ce n’est pas seulement parler d’élections internes. C’est aussi réfléchir à la manière dont se prennent les décisions, dont s’exprime le pluralisme et dont se prépare la relève générationnelle », a-t-il déclaré, insistant sur le fait que la démocratie n’est jamais définitivement acquise.
Le Dr Jean-Marc Segoun, Directeur des opérations de la FID (s’exprimant au nom du Pr Achille Mbembe), a quant à lui exhorté l’auditoire à repenser la démocratie au-delà du seul prisme électoral :
« Quel type de société voulons-nous construire en Afrique de l’Ouest pour les générations futures ? Le but ici est d’interroger le réel et les valeurs immatérielles comme la confiance, la tolérance à la contradiction et le renouvellement des élites. » déclare – t’il.
Le constat des panélistes : Le parti politique, école ou tombeau de la démocratie ?
Pr Simplice Dion : Le piège de la logique guerrière et de l’autoritarisme
S’appuyant sur une réflexion de la philosophe Simone Weil (1940), le Pr Simplice Dion a posé une question provocatrice : Le parti politique est-il une école ou le tombeau de la démocratie ?
Pour l’analyste, si le parti est théoriquement un acteur clé du jeu pluraliste, la réalité du terrain en Côte d’Ivoire montre que le fonctionnement interne est souvent marqué par l’intolérance. En quête constante de conquête du pouvoir, les partis adoptent un fonctionnement quasi-militaire où la contestation constructive est immédiatement assimilée à de la trahison.
Le Pr Dion a identifié trois obstacles majeurs :
Le verrouillage oligarchique : Le pouvoir est centralisé autour d’un noyau de notables (les « dinosaures » ou « éléphants »).
L’étouffement des voix dissidentes : Les débats contradictoires internes sont souvent réprimés par la force ou l’exclusion.
L’inclusion de façade : L’intégration des femmes et des jeunes se limite souvent à des rôles de mobilisation ou de logistique (ex. les commissions restauration), sans réel accès aux cercles de décision.
« Le pouvoir ne change pas les hommes, il les révèle. Si vous êtes autocrate au sein de votre parti, vous serez autocrate à la tête de l’État », a-t-il martelé.
Me Kaudjhis Offoumou : Personnalisation du pouvoir et dérives oligarchiques
Rejoignant l’analyse du Pr Dion, Me Kaudjhis Offoumou a rappelé que la culture démocratique repose sur des critères clairs : la participation effective de tous, l’égalité de vote, le contrôle partagé de l’ordre du jour et l’accès à une information éclairée.
Or, le constat empirique révèle une forte personnalisation et une centralisation excessive du pouvoir. Les leaders tendent à confondre les structures de leur parti avec leur propre patrimoine. L’avocate a déploré la formation de clans ou l’instrumentalisation des clivages identitaires, au détriment d’une promotion des militants basée sur le mérite et la compétence.
S’appuyant sur son expérience de défenseuse des droits (notamment lors des événements de 1992 décrits dans son ouvrage Procès de la démocratie), elle a insisté sur le fait que la démocratie s’apprend et requiert l’acceptation fondamentale de l’alternance.
Les contributions du public et l’urgence des quotas
Lors des échanges, N’Dete Clovis Delacroix, Expert en Genre, Droits Humains et Gouvernance électorale, a partagé les résultats d’une étude menée avec le NDI (National Democratic Institute). Il a souligné les faiblesses statistiques de la représentativité des femmes dans les instances élues en Côte d’Ivoire (seulement 13,33 % de femmes députées et 24,24 % de sénatrices en dépit de la loi sur le quota de 30 % de 2019). Selon lui, le blocage initial se situe au niveau des partis politiques qui peinent à investir les femmes aux postes gagnables.
En réponse à M. Dosso, écrivain, qui s’interrogeait sur la possibilité pour un parti de devenir une véritable école, les panélistes ont insisté sur l’impératif de la formation politique et comportementale dès le plus jeune âge (notamment à l’école via le choix des chefs de classe).
Pistes de solutions et recommandations
Pour clore le débat, les deux experts ont formulé des recommandations concrètes pour insuffler une véritable culture démocratique au sein des formations politiques africaines.

1. Création d’un Indice Africain de la Démocratie Interne des Partis
Proposé par Me Kaudjhis Offoumou, cet outil permettrait d’évaluer objectivement les partis sur une échelle de 100 points selon des critères mesurables :
La fréquence et la régularité des congrès.
Le pourcentage de femmes et de jeunes dans les instances de direction.
La transparence financière.
L’existence de mécanismes indépendants de règlement des différends.
2. Institutionnalisation de la contestation et limitation des mandats
Le Pr Simplice Dion a préconisé d’encadrer juridiquement et statutairement le droit à la dissidence constructive à travers des mécanismes comme les élections primaires. De plus, il estime que la limitation des mandats doit s’appliquer en premier lieu au sein des partis :
« Si vous exigez deux mandats à la tête de l’État, acceptez que vos leaders de partis soient soumis à la même règle. » a-t-il martelé.
3. Les trois piliers de la maison démocratique
En guise de mot de fin, le Pr Dion a résumé l’architecture idéale de la démocratie en trois concepts fondamentaux : Transparence, Participation et Redevabilité
Le consensus final de cette deuxième édition du Café Démocratique est clair : pour bâtir une Côte d’Ivoire et une Afrique plus démocratiques dans l’espace public, les partis politiques se doivent d’être les premiers laboratoires de ces valeurs.
CAM



