Orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire : Suzanne Bledja interpelle l’État et dénonce une crise de gouvernance
Citoyenne ivoirienne, membre de la diaspora, membre du Bureau Politique et militante du PDCI-RDA, Suzanne Bledja porte un regard particulièrement critique sur l’ampleur prise par l’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire. Pour elle, ce phénomène ne peut plus être considéré comme un simple problème d’exploitation minière illégale. Il constitue désormais une menace environnementale, économique, sociale et, à terme, alimentaire pour le pays.
Alors que les autorités ont annoncé le démantèlement de milliers de sites clandestins et le déferrement de plusieurs milliers de personnes, les activités illégales continuent de se développer dans plusieurs régions du pays. Des forêts sont dégradées, des terres agricoles détruites, des cours d’eau contaminés et des écosystèmes profondément bouleversés. Derrière les travailleurs présents sur les sites, Suzanne Bledja estime qu’il faut surtout rechercher les commanditaires, les financiers, les réseaux d’écoulement de l’or et les éventuelles complicités qui auraient permis à ce phénomène de prospérer.
Dans cet entretien, elle met également en cause ce qu’elle considère comme des défaillances de l’État, dénonce la corruption et l’impunité, rappelle les alertes lancées depuis plusieurs années, notamment par l’ancien président Henri Konan Bédié, et appelle à une réponse nationale à la hauteur de ce qu’elle qualifie de « catastrophe environnementale ». Elle plaide enfin pour une meilleure gouvernance des ressources naturelles et une répartition plus équitable des richesses du pays. Entretien
L’orpaillage clandestin a pris une ampleur considérable en Côte d’Ivoire malgré les opérations de démantèlement annoncées par les autorités. Comment expliquez-vous cette situation et quelle part de responsabilité l’État doit-il assumer dans la persistance du phénomène ?
Il faut d’abord reconnaître l’ampleur du problème. Lorsque des milliers de sites sont démantelés, que des milliers de personnes sont interpellées et que, malgré cela, les activités reprennent et s’étendent, il faut nécessairement s’interroger sur l’efficacité de la réponse publique.
Je pense que nous ne pouvons pas nous contenter d’accuser les seuls travailleurs présents sur les sites ou quelques propriétaires terriens. La question fondamentale est de savoir qui finance, qui protège, qui organise et qui permet à ces réseaux de fonctionner durablement.
Il existe des complicités éventuelles à différents niveaux, y compris, si les enquêtes le démontrent, au sein même de l’appareil d’État. Il faut avoir le courage de rechercher ces responsabilités. Le laxisme observé pendant des années ne peut pas être expliqué uniquement par l’action des orpailleurs clandestins.
L’État dispose de l’administration, des forces de défense et de sécurité, des services des mines, des services forestiers, de moyens de contrôle du territoire et d’instruments juridiques. Comment expliquer alors que le phénomène ait pu atteindre une telle ampleur ?
Le problème est donc aussi celui de la gouvernance. Le poisson pourrit par la tête, dit-on. Lorsque la corruption, la protection de certaines complicités et l’impunité s’installent, un phénomène illégal finit par se structurer et prospérer.
Je considère donc qu’il faut établir toutes les responsabilités, sans distinction. Ceux qui exploitent illégalement doivent répondre de leurs actes, mais ceux qui les financent, les protègent ou leur permettent de s’installer doivent également être poursuivis.
Au-delà de la destruction des terres agricoles et des forêts, quelles conséquences l’orpaillage clandestin fait-il peser sur l’environnement et sur l’avenir alimentaire de la Côte d’Ivoire ?
La situation est extrêmement préoccupante. Nous ne parlons plus seulement de quelques hectares dégradés ici et là. Nous sommes face à une véritable destruction du patrimoine naturel du pays.
Les terres agricoles sont excavées, déstructurées et parfois rendues pratiquement impropres à la culture. Les forêts sont détruites. Les cours d’eau sont détournés, ensablés et pollués. Mais il faut surtout insister sur un aspect qui me paraît dramatique : la contamination de la flore et de la faune aquatique.
Lorsque les cours d’eau sont contaminés par des produits chimiques utilisés dans l’exploitation de l’or, ce sont les poissons, les plantes aquatiques et tout l’écosystème qui sont touchés. Et lorsque les populations consomment cette eau ou ces ressources halieutiques, c’est toute la chaîne alimentaire qui est concernée.
Si nous ne faisons rien, nous risquons d’aller vers une famine sévère, parce que nous détruisons progressivement les terres qui doivent nous nourrir et les ressources naturelles qui permettent aux populations rurales de vivre.
Il faut donc regarder l’orpaillage clandestin comme une question de sécurité alimentaire et nous interroger sur l’héritage que nous laisserons aux générations futures si nous continuons à détruire nos terres, nos forêts et nos cours d’eau.
L’utilisation du mercure, du cyanure et d’autres produits chimiques sur les sites clandestins constitue-t-elle également une menace sanitaire ?
Évidemment. La pollution chimique est l’une des dimensions les plus inquiétantes de cette crise.
Lorsque des produits dangereux sont utilisés sans contrôle et sans protection, ils peuvent contaminer les eaux, les sols et les organismes vivants. Les populations riveraines sont particulièrement exposées parce qu’elles dépendent souvent directement des ressources naturelles pour leur alimentation et leurs activités quotidiennes.
Les orpailleurs eux-mêmes travaillent dans des conditions extrêmement dangereuses. Mais le problème dépasse largement les sites d’exploitation. La pollution peut se propager par l’eau, par les poissons et par les chaînes alimentaires.
Il faut donc renforcer les contrôles environnementaux, effectuer régulièrement des analyses des eaux et des sols et surtout réhabiliter les zones déjà détruites. On ne peut pas simplement fermer un site et partir. Il faut réparer, autant que possible, les dégâts causés.
L’orpaillage clandestin représente également un important manque à gagner pour l’État. Peut-on encore considérer cette activité comme un simple problème social ?
Non. C’est désormais une question économique majeure.
L’or est une richesse nationale. Lorsqu’une partie importante de cette production échappe aux circuits officiels, l’État perd des recettes fiscales, des redevances et des devises. Mais au-delà de l’argent perdu, c’est notre capacité à financer le développement qui est affectée.
Nous devons donc nous demander pourquoi une richesse aussi importante peut sortir du pays ou circuler dans des réseaux parallèles sans être correctement tracée.
Il faut mettre en place une véritable traçabilité de l’or, identifier les circuits de commercialisation et remonter jusqu’aux bénéficiaires réels. La lutte ne doit pas s’arrêter au niveau du petit exploitant qui travaille sur le site.
Vous évoquez des réseaux organisés et transfrontaliers. Qui sont réellement les bénéficiaires de cette exploitation clandestine ?
C’est précisément ce que les enquêtes doivent permettre d’établir.
L’orpailleur que l’on voit sur le terrain n’est souvent que le dernier maillon d’une chaîne. Derrière lui, il peut y avoir des personnes qui fournissent les machines, financent les opérations, recrutent la main-d’œuvre, achètent l’or et organisent son évacuation.
Il faut donc distinguer le travailleur du réseau qui le finance et l’organise.
Si nous nous contentons d’arrêter les travailleurs présents sur les sites, d’autres viendront les remplacer dès le lendemain. C’est pourquoi il faut remonter la filière financière, identifier les commanditaires, saisir leurs avoirs et démanteler les réseaux.
Vous estimez que l’État porte une responsabilité importante. Mais certains mettent en avant les propriétaires terriens et les autorités locales qui faciliteraient l’installation des sites. Que leur répondez-vous ?
Je ne suis pas d’accord avec une lecture qui consisterait à faire porter l’essentiel de la responsabilité sur les propriétaires terriens.
Il faut évidemment poursuivre toute personne qui facilite volontairement une activité illégale. Mais regardons la réalité du terrain. Dans certaines zones, les orpailleurs sont organisés, disposent d’engins et peuvent être armés. Ils peuvent s’installer par la force, l’intimidation ou la menace.
Dans ces conditions, que peut réellement faire un villageois ? Surtout lorsque les populations ont été désarmées de leurs fusils de chasse ?
Il faut également poser une question essentielle : qui répond de l’occupation illégale des forêts classées et des espaces qui relèvent directement de la responsabilité de l’État ?
Lorsqu’une forêt classée est occupée et exploitée clandestinement pendant des années, la question de la responsabilité de l’État est nécessairement posée. Il faut savoir qui était chargé de surveiller, qui a laissé faire et pourquoi les alertes n’ont pas été suivies d’effets.
Je refuse donc que l’on cherche des boucs émissaires au niveau des populations rurales. Il faut rechercher toutes les responsabilités, y compris celles qui pourraient se situer au sein de l’administration ou à des niveaux plus élevés.
Comment lutter efficacement contre les complicités et la corruption qui permettent à l’orpaillage clandestin de prospérer ?
L’État doit commencer par appliquer pleinement les dispositions qui existent déjà. Mais surtout, il doit avoir le courage de rechercher les complicités même en son propre sein.
Il faut enquêter sur les autorisations, les contrôles, les mouvements d’engins, les circuits financiers, les exportations et les protections dont certains réseaux pourraient bénéficier.
La lutte contre la corruption ne peut pas être sélective. Si un agent public, un responsable local, un opérateur économique ou toute autre personne facilite une activité illégale, il doit répondre de ses actes.
Mais il faut également éviter de faire croire que toute la responsabilité repose sur les populations locales. Lorsque des sites clandestins occupent des forêts classées, des espaces protégés ou des zones relevant de l’autorité de l’État, la responsabilité de l’État doit être clairement examinée.
L’État doit donc se contrôler lui-même.
Pourquoi les opérations de déguerpissement et de fermeture des sites ne produisent-elles pas toujours des résultats durables ?
Parce qu’on traite souvent les conséquences sans suffisamment s’attaquer aux causes profondes.
On détruit un site, mais si le financier reste libre, si les machines peuvent revenir, si les réseaux d’achat de l’or continuent de fonctionner et si aucune alternative économique n’est proposée aux populations, le site peut renaître quelques semaines ou quelques mois plus tard.
Il faut donc passer d’une logique d’opérations ponctuelles à une stratégie permanente.
Il faut également renforcer le renseignement, sécuriser durablement les zones sensibles, contrôler les frontières, surveiller les flux financiers et assurer une présence effective de l’État sur le terrain.
Faut-il renforcer les sanctions contre les commanditaires et les financiers plutôt que de concentrer les poursuites sur les travailleurs présents sur les sites ?
Absolument.
Les travailleurs sont souvent les maillons les plus faibles et les plus facilement remplaçables. Si l’on arrête dix personnes aujourd’hui, dix autres peuvent être recrutées demain.
Le véritable objectif doit être de démanteler les réseaux. Ceux qui financent les opérations, fournissent les équipements, achètent l’or et organisent son évacuation doivent être identifiés et sévèrement sanctionnés.
Les sanctions doivent également porter sur les avoirs et les profits tirés de ces activités.
La véritable dissuasion viendra lorsque les commanditaires comprendront que l’orpaillage clandestin peut leur coûter leur liberté, mais aussi leurs biens et les bénéfices accumulés grâce à cette activité.
Peut-on parler d’une crise de gouvernance dans la gestion de l’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire ?
Oui, et c’est même l’une des questions centrales.
Le problème ne date pas d’hier. Des alertes avaient été lancées depuis plusieurs années. Lorsque le pouvoir public dispose d’informations sur un phénomène aussi grave et qu’il laisse celui-ci prendre de l’ampleur, il faut s’interroger sur les raisons de cette inaction ou de cette insuffisance de réaction.
Je pense que la corruption au haut niveau, la protection de certaines complicités et l’impunité ont contribué à faire prospérer ce fléau.
J’y vois également un problème de mauvaise gouvernance : lorsque les richesses nationales ne sont pas équitablement partagées et que certains groupes donnent le sentiment de bénéficier d’une forme d’impunité, la confiance des citoyens dans l’État s’érode.
Henri Konan Bédié avait déjà alerté sur l’orpaillage clandestin. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette alerte ?
Avec le recul, cette alerte prend une dimension particulière.
Le 5 juin 2019, à Daoukro, le président Henri Konan Bédié avait dénoncé publiquement le développement de l’orpaillage clandestin et appelé le gouvernement à fermer les sites illégaux. Il avait notamment alerté sur la présence de réseaux étrangers et sur les risques que cette situation faisait peser sur les terres des Ivoiriens.
Malheureusement, cet appel patriotique avait été présenté par certains comme une question de xénophobie. Aujourd’hui, le temps semble avoir donné raison à ceux qui demandaient que l’on traite sérieusement le problème.
Le PDCI-RDA a toujours eu cette tradition : alerter, critiquer lorsqu’il le faut, mais surtout proposer des solutions.
Le phénomène est également ancien et a déjà été documenté par des organisations internationales. N’est-ce pas la preuve que l’État disposait depuis longtemps d’informations suffisantes ?
C’est précisément ce qui me préoccupe.
Le rapport final du Groupe d’experts des Nations unies publié en 2015 avait déjà documenté les trafics liés à l’or provenant de l’exploitation clandestine et les circuits transfrontaliers.
Cela signifie que le problème était connu. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène apparu brutalement hier.
La question que les Ivoiriens sont en droit de poser est simple : pourquoi les mesures nécessaires n’ont-elles pas été prises suffisamment tôt pour empêcher cette situation de devenir une catastrophe environnementale ?
Quelles alternatives économiques faut-il proposer aux populations rurales et aux jeunes qui trouvent dans l’orpaillage clandestin une source de revenus ?
La répression est indispensable, mais elle ne suffira pas.
Il faut développer l’agriculture, l’agroforesterie, l’élevage, la formation professionnelle, les petites entreprises et les activités génératrices de revenus. Il faut également permettre aux populations d’accéder au crédit et accompagner la formalisation de l’exploitation artisanale légale lorsque celle-ci est possible.
Il faut surtout réhabiliter les terres détruites.
Nous devons offrir aux jeunes des perspectives économiques crédibles. Sinon, les réseaux clandestins continueront à trouver une main-d’œuvre disponible.
Quelles mesures urgentes l’État doit-il prendre pour espérer éradiquer durablement l’orpaillage clandestin ?
Il faut une stratégie globale et durable.
Premièrement, assurer une présence permanente de l’État dans les zones sensibles.
Deuxièmement, remonter les filières jusqu’aux financiers, aux commanditaires et aux circuits d’exportation.
Troisièmement, enquêter sur toutes les complicités, y compris au sein de l’administration, et sanctionner sans distinction.
Quatrièmement, assurer une traçabilité complète de l’or produit en Côte d’Ivoire.
Cinquièmement, protéger les forêts classées, les parcs, les réserves et les terres agricoles.
Sixièmement, réhabiliter les zones détruites et restaurer les cours d’eau contaminés.
Enfin, il faut proposer de véritables alternatives économiques aux populations.
Une succession d’opérations de déguerpissement ne suffira pas. Nous sommes face à un phénomène structuré qui exige une politique publique structurée.
Quel sentiment vous inspire aujourd’hui la situation et quel message souhaitez-vous adresser aux Ivoiriens ?
Je ressens avant tout beaucoup de tristesse et le sentiment que les populations sont parfois laissées pour compte.
J’ai l’impression que la gouvernance actuelle ne met pas suffisamment les intérêts des Ivoiriens et de la Côte d’Ivoire au centre des priorités. Je souhaite également que les partenaires et bailleurs de fonds internationaux regardent attentivement les réalités de la gouvernance sur le terrain et l’utilisation des ressources qui sont mobilisées pour le développement du pays.
Mais au-delà des clivages politiques, je lance un appel à tous les Ivoiriens : soyons patriotes et pensons à l’avenir de notre pays.
Quel héritage voulons-nous laisser à nos enfants et à nos petits-enfants ?
Nos richesses naturelles doivent profiter à l’ensemble de la population. Notre environnement doit être protégé. Notre agriculture doit être préservée. Nos jeunes doivent avoir des perspectives.
C’est pourquoi je souhaite que les Ivoiriens soient attentifs aux choix qui engagent l’avenir du pays et qu’ils privilégient une gouvernance fondée sur la transparence, la justice, le partage équitable des richesses et l’intérêt général.
Le PDCI-RDA et son président, Tidjane Thiam, sont, selon moi, prêts à relever le défi de la bonne gouvernance et d’un développement plus inclusif, au service du bien-être des Ivoiriens et de la Côte d’Ivoire.
Propos recueillis par E. DE DAN TOTA.



